Cadre conceptuel : le Millennium Ecosystem Assessment
Le concept de services écosystémiques a été structuré à l'échelle internationale par l'Évaluation des écosystèmes pour le millénaire (Millennium Ecosystem Assessment, MEA), demandée en 2000 par le secrétaire général des Nations unies, lancée en 2001 et dont les conclusions ont été approuvées en 2005. Elle a mobilisé plus de 1 360 experts. Le MEA a posé une classification en quatre catégories de services rendus par les écosystèmes aux sociétés humaines.
Services d'approvisionnement, fourniture de biens matériels : nourriture (cultures, élevage, pêche), eau, fibres (bois, coton), ressources génétiques, biocarburants.
Services de régulation, modulation des conditions de vie : régulation du climat (séquestration du carbone, régulation thermique locale), régulation hydrologique (infiltration, épuration), qualité de l'air, pollinisation des cultures, contrôle des ravageurs et des maladies, limitation de l'érosion des sols.
Services culturels, bénéfices non matériels : cadre de vie et paysage, identité culturelle, récréation et tourisme, éducation et connaissance, valeurs spirituelles et symboliques.
Services de soutien, fonctions écologiques sous-jacentes qui permettent les trois catégories précédentes : cycles biogéochimiques (carbone, azote, eau), formation des sols, production primaire, maintien de la biodiversité.
Cette classification a été reprise et adaptée par d'autres cadres. La classification internationale commune des services écosystémiques (CICES), établie pour l'Agence européenne pour l'environnement, ne retient que les services finaux et laisse de côté la catégorie soutien, afin d'éviter les doubles comptes. L'IPBES raisonne pour sa part en « contributions de la nature aux populations ».
EFESE : la déclinaison française
Initiée en 2012, l'Évaluation française des écosystèmes et des services écosystémiques (EFESE) est une plateforme science-politique-société pilotée par le ministère chargé de l'environnement (Commissariat général au développement durable), appuyée sur un conseil scientifique et technique et un comité national des parties prenantes. Sa première phase (2012 à 2018) a produit six évaluations couvrant l'ensemble des écosystèmes français, dont une consacrée aux écosystèmes urbains (2018), ainsi que des évaluations ciblées sur la pollinisation des cultures ou la séquestration du carbone. Le rapport de première phase, « Du constat à l'action », a été publié en 2020 ; une deuxième phase a démarré en 2019.
Le cadre conceptuel de l'EFESE s'écarte de l'idée de calculer une « valeur économique totale » d'un écosystème : il distingue des valeurs utilitaires (biens et services), patrimoniales et écologiques. Pour les milieux urbains, le projet IDEFESE (2018 à 2020), conduit en Île-de-France et financé par l'ADEME, le CGDD, le PUCA et AgroParisTech, a retenu trois services pour éclairer les décisions d'aménagement : la régulation du climat local, la régulation des crues et la récréation de plein air, cartographiés et projetés selon des scénarios d'aménagement.
Méthodes d'évaluation économique
L'évaluation économique des services écosystémiques mobilise plusieurs familles de méthodes décrites dans la littérature.
Méthodes par les coûts évités, estimation du coût qu'aurait engendré la fourniture artificielle d'un service équivalent. Exemple : la valeur d'une zone humide qui écrête les crues, approchée par le coût évité d'ouvrages de protection contre les inondations.
Méthodes par les prix de marché, lorsque le service est valorisé directement (bois, fruits, pollinisation des cultures). Elles sont plus rares en milieu urbain.
Méthodes par les préférences révélées, analyse hédonique des prix immobiliers (la valeur d'un logement proche d'un espace vert intègre une part du service rendu), méthode des coûts de déplacement (la distance que les usagers acceptent de parcourir pour profiter d'un parc).
Méthodes par les préférences déclarées, enquêtes sur le consentement à payer pour un service. La méthode est discutée, mais utilisée en l'absence d'alternative.
Les valeurs obtenues varient fortement selon la méthode, le contexte et les hypothèses. C'est l'une des raisons pour lesquelles le cadre de l'EFESE renonce à agréger les valeurs d'un écosystème en un montant unique.
Articulation avec la biodiversité urbaine
La biodiversité urbaine est à la fois une composante des services (soutien, mais aussi valeurs culturelles et patrimoniales) et l'un des déterminants de l'intensité des autres services. Plusieurs liens sont décrits.
Une palette végétale diversifiée et indigène fournit des ressources étalées dans la saison aux pollinisateurs. Une diversité spécifique élevée limite la propagation de certains ravageurs et maladies. Les sols vivants assurent simultanément régulation hydrologique, stockage de carbone, filtration et support de biodiversité.
Une démarche biodiversité bien conduite produit donc souvent des co-bénéfices en services écosystémiques, sans que la relation soit automatique pour chaque service : un gazon irrigué rafraîchit sans accueillir de flore diversifiée, un boisement spontané peu fréquenté offre peu de services récréatifs.
Mobilisation en programmation projet immobilier
La prise en compte des services écosystémiques en programmation immobilière suit plusieurs étapes.
Cartographie des services existants et potentiels, évaluation initiale des services rendus par le site, qu'il soit naturel ou déjà artificialisé, et de ceux que l'opération peut créer. Le rapport IDEFESE publié par le CGDD propose une démarche et des outils de modélisation pour l'aménagement urbain.
Programmation orientée services, choix qui privilégient les services utiles au contexte : sur un site exposé aux îlots de chaleur, la régulation thermique (arbres matures conservés, pleine terre, végétalisation du bâti) ; sur un site exposé au ruissellement ou aux crues, la régulation hydrologique (zones humides, désimperméabilisation).
Suivi pluriannuel des indicateurs, mesure des services dans le temps : surfaces de pleine terre conservées, carbone stocké dans les sols et les arbres, ruissellement évité, fréquentation des espaces récréatifs.
Valorisation dans le reporting de durabilité, pour les entreprises soumises à la CSRD, la norme ESRS E4 traite des impacts, dépendances, risques et opportunités liés à la biodiversité et aux écosystèmes ; la quantification des services rendus par un site peut documenter l'analyse des dépendances.
Limites méthodologiques
L'approche par les services écosystémiques fait l'objet de critiques méthodologiques. Risque de marchandisation, la monétisation de la nature peut laisser croire qu'une destruction est « compensable » par un paiement. Difficultés d'agrégation, des services hétérogènes (régulation hydrologique en m³, séquestration en tonnes équivalent CO2, valeur récréative en euros) ne s'additionnent pas sans conventions discutables.
Incertitudes scientifiques, les fonctions écosystémiques restent partiellement comprises, et les valorisations économiques portent des incertitudes importantes. Biais anthropocentré, une espèce sans utilité économique apparente peut avoir une importance écologique majeure (insectes parasitoïdes, micro-organismes décomposeurs).
En droit français, la séquence éviter, réduire, compenser place l'évitement en premier et la compensation en dernier ressort, et l'article L163-1 du code de l'environnement dispose que les mesures de compensation ne peuvent pas se substituer aux mesures d'évitement et de réduction. Une évaluation monétaire des services ne modifie pas cet ordre ; voir la priorité de l'évitement.