Définition d'une notion émergente
La biodiversité grise désigne l'ensemble des impacts sur la biodiversité associés au cycle de vie des matériaux mobilisés par un projet : extraction des ressources, production, transport, mise en œuvre, entretien et fin de vie.
La notion prolonge celle de carbone gris, c'est-à-dire les émissions de gaz à effet de serre liées aux produits et équipements, que la réglementation environnementale RE2020 encadre déjà. Elle ne fait l'objet d'aucune définition dans un texte réglementaire ou normatif français. Son intérêt est de rappeler qu'une évaluation limitée au site du projet (continuités, espèces présentes, sols) laisse hors champ les impacts subis là où les matériaux sont extraits et transformés.
Pourquoi cette empreinte est significative
L'extraction et la transformation des matériaux agissent sur la biodiversité par plusieurs voies documentées : destruction d'habitats (carrières, mines, décapages), fragmentation (pistes et plateformes d'exploitation), perturbations (bruit, poussières, éclairage), pollutions (rejets, ruissellements) et changement d'usage des sols loin du projet.
Le profil dépend du matériau et de son origine : sables et granulats extraits en milieu alluvial, bois issus de forêts converties, métaux primaires ou bitume n'ont pas les mêmes effets. Faute d'indicateur réglementaire, aucune comparaison chiffrée générale entre l'empreinte amont et l'empreinte sur site ne peut être tenue pour établie ; elle relève d'une évaluation au cas par cas.
Méthodes d'évaluation
L'évaluation s'appuie sur l'analyse de cycle de vie (ACV), dont les principes et les exigences sont fixés par les normes ISO 14040 et ISO 14044. Plusieurs méthodes de caractérisation comportent un indicateur de biodiversité : ReCiPe et IMPACT World+ expriment les dommages aux écosystèmes à partir de la fraction d'espèces potentiellement disparues (PDF, Potentially Disappeared Fraction), tandis que le modèle GLOBIO exprime l'état de la biodiversité en abondance moyenne des espèces (MSA, Mean Species Abundance).
En France, les données environnementales des produits de construction sont rassemblées dans la base INIES (fiches FDES et PEP), utilisée par les logiciels d'ACV bâtiment pour le calcul réglementaire. Les indicateurs de ces fiches portent principalement sur le climat, les ressources, l'eau et les pollutions ; la biodiversité n'y fait pas l'objet d'un indicateur dédié. Une évaluation de la biodiversité grise mobilise donc des bases d'inventaire et des méthodes complémentaires, dont les résultats sont moins stabilisés que ceux du carbone.
Pistes de réduction
La littérature technique décrit plusieurs pistes. La sobriété matière : réduire les quantités, éviter le surdimensionnement, conserver les structures existantes. Le réemploi de produits issus de déconstructions sélectives, qui évite une nouvelle extraction. Le recours à des matériaux biosourcés ou géosourcés dont l'origine et le mode de production sont documentés.
Les approvisionnements de proximité réduisent les transports. Les granulats recyclés se substituent en partie aux granulats naturels. L'exigence de preuves d'origine porte sur les bois (certification de gestion forestière FSC ou PEFC, marques d'origine) et sur les métaux (contenu recyclé déclaré).
Articulation avec les démarches biodiversité existantes
L'évaluation d'un projet peut combiner trois volets : (a) la biodiversité sur site (continuités, espèces, services écosystémiques) ; (b) la biodiversité grise des matériaux ; (c) un plan d'amélioration documenté. Ces volets relèvent de fonctions distinctes : l'engagement volontaire du maître d'ouvrage, le diagnostic réalisé par un bureau d'études, et la vérification par un tiers indépendant lorsque le dispositif retenu en prévoit une.
Depuis le 27 septembre 2026, la directive (UE) 2024/825 encadre les allégations environnementales adressées aux consommateurs. Une allégation portant sur l'empreinte des matériaux doit être spécifiée sur le même support pour ne pas être générique, et l'affichage d'un label de durabilité n'est admis que s'il repose sur un système de certification au sens de la directive (vérification par un tiers, exigences publiques, procédures de retrait en cas de non-conformité) ou sur une autorité publique. Voir aussi l'entrée allégation environnementale du glossaire.
Articulation avec la commande publique
L'article 35 de la loi n° 2021-1104 du 22 août 2021, dite Climat et Résilience, a modifié le code de la commande publique. Depuis le 21 août 2026, date fixée par le décret n° 2022-767 du 2 mai 2022, les marchés dont la consultation est engagée ou l'avis d'appel à la concurrence envoyé à compter de cette date comportent des conditions d'exécution prenant en compte des considérations relatives à l'environnement et au moins un critère d'attribution prenant en compte les caractéristiques environnementales de l'offre.
L'article L. 228-4 du code de l'environnement prévoit en outre que, dans la construction et la rénovation de bâtiments, la commande publique prend en compte la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre et le stockage du carbone, et veille au recours à des matériaux de réemploi ou issus des ressources renouvelables. La biodiversité grise peut se traduire en exigences lorsque l'objet du marché s'y prête, à condition qu'elles soient précises, vérifiables et proportionnées : origine documentée des bois, part de granulats recyclés, réemploi.
Limites doctrinales
La biodiversité grise reste une notion en construction. Les indicateurs PDF et MSA reposent sur des modèles de caractérisation aux hypothèses différentes, les bases de données sont incomplètes pour certains matériaux et les pratiques d'évaluation sont hétérogènes. Ces limites appellent des évaluations qui publient leurs hypothèses, leurs sources de données et leurs marges d'incertitude.