Tensions structurelles entre densification et biodiversité
L'objectif de zéro artificialisation nette fixe une trajectoire de réduction de la consommation d'espaces puis de l'artificialisation des sols. Pour répondre aux besoins de logements et d'équipements sans extension urbaine, la construction se reporte sur le tissu existant. Cette densification crée plusieurs tensions avec la biodiversité urbaine.
Pression sur les espaces non bâtis, densifier conduit souvent à construire des cœurs d'îlot, des dents creuses ou des friches enherbées, qui servent de refuges à la faune et à la flore urbaines. Réduction des surfaces végétalisées, l'augmentation des droits à construire tend à réduire les surfaces plantées par habitant. Fragmentation des continuités, de nouveaux bâtiments peuvent interrompre des corridors écologiques existants.
L'intensité de ces tensions dépend de la conception : à densité bâtie égale, la part de pleine terre, la place des cœurs d'îlot et la continuité des espaces plantés varient fortement d'un projet à l'autre.
Densité bâtie et densité écologique
Une confusion fréquente associe densité bâtie (surface construite par hectare) ou densité humaine (habitants par hectare) et absence de biodiversité. La relation n'est pas mécanique.
Des quartiers anciens denses présentent des densités bâties élevées et une biodiversité urbaine notable, grâce aux cours intérieures, aux jardins, aux plantations en pied d'immeuble et aux cavités du bâti ancien utilisées par des oiseaux comme les martinets. À l'inverse, certains quartiers de grands ensembles moins denses offrent une biodiversité limitée lorsque leurs espaces verts sont uniformes, tondus ras et posés sur des sols compactés.
La densité écologique, c'est-à-dire la diversité des habitats, la qualité des sols, les continuités fonctionnelles et les services écosystémiques rendus, est en partie indépendante de la densité bâtie. Elle dépend de la conception du projet et des choix de gestion sur la durée.
Moyens techniques de conciliation
Plusieurs moyens techniques permettent de densifier sans appauvrir le milieu.
Bâti compact en hauteur, privilégier la hauteur plutôt que l'emprise libère de la pleine terre. À surface de plancher égale, une emprise des deux tiers de la parcelle sur six niveaux (R+5) équivaut à une emprise totale sur quatre niveaux (R+3), tout en laissant un tiers du terrain libre de construction.
Cœurs d'îlots végétalisés, préservation et plantation des cœurs d'îlots, qui peuvent constituer des refuges même en milieu très dense.
Toitures et façades végétalisées, les toitures végétalisées et les façades végétalisées ajoutent des surfaces favorables au vivant sans consommer de foncier. Leurs effets sont modestes à l'échelle d'un bâtiment et s'additionnent à l'échelle d'un quartier.
Trames vertes et bleues à l'échelle du quartier, préservation des linéaires existants (alignements, haies), création de corridors plantés, intégration de la trame verte dans le plan-masse.
Sols vivants préservés, protection physique des sols pendant le chantier, plantations en pleine terre plutôt qu'en bacs, articulation avec la trame brune locale.
Gestion différenciée des espaces, entretien adapté (fauche tardive, zones non tondues, absence de produits phytosanitaires) plutôt qu'un entretien uniforme.
Études de cas documentées
Deux opérations souvent citées illustrent ces choix.
ZAC Clichy-Batignolles à Paris, quartier de 54 hectares situé dans le 17e arrondissement, organisé autour du parc Martin-Luther-King de 10 hectares. La Ville de Paris y recense 3 400 logements, dont 50 % de logements sociaux, environ 500 espèces végétales dans le parc, labellisé Écojardin, et environ 26 000 m² de terrasses végétalisées.
Quartier Vauban à Fribourg-en-Brisgau (Allemagne), ancien terrain militaire de 41 hectares qui comptait environ 5 500 habitants selon la statistique municipale de 2013. La ville indique que la majeure partie des arbres anciens a été conservée et complétée par des plantations, que cinq bandes vertes ont été conçues avec les habitants, que les toitures végétalisées sont prescrites par le plan d'urbanisme et que des fossés d'infiltration recueillent les eaux pluviales.
Ces exemples ne fixent pas de seuil de densité au-delà duquel la conciliation deviendrait impossible ; ils décrivent des configurations où la densité s'accompagne d'espaces plantés continus.
Articulation avec PLU et orientations d'aménagement
L'intégration de la biodiversité dans la densification passe par les documents d'urbanisme. Coefficient de biotope par surface (CBS) : l'article L. 151-22 du code de l'urbanisme permet au règlement du PLU d'imposer une part minimale de surfaces non imperméabilisées ou éco-aménageables, pondérées selon leur nature ; l'article R. 151-43 précise que chaque type d'espace reçoit un coefficient exprimant sa valeur pour l'écosystème par référence à un espace équivalent de pleine terre. Cette règle est obligatoire dans les communes d'une zone d'urbanisation continue de plus de 50 000 habitants et dans les communes de plus de 15 000 habitants en forte croissance démographique. À Berlin, le Biotopflächenfaktor (BFF) applique le même principe et peut être fixé par règlement dans un plan paysager.
Orientations d'aménagement et de programmation (OAP), pièce du PLU qui permet de fixer des principes qualitatifs pour des secteurs ou des thèmes, dont la biodiversité. Prescriptions architecturales et paysagères, règles relatives aux toitures végétalisées, aux palettes végétales locales et à la gestion des espaces extérieurs.
Limites et arbitrages
La conciliation entre densification et biodiversité a des limites pratiques. Coût de conception : les opérations bien intégrées demandent davantage d'études préalables et l'intervention d'écologues. Coût d'investissement : toitures végétalisées, gestion des eaux pluviales et désimperméabilisation des cours pèsent sur le bilan d'opération.
Acceptabilité sociale : la densification reste souvent mal perçue par les riverains ; la qualité écologique d'un projet peut faciliter son acceptation sans la garantir. Arbitrages locaux : la densification d'un centre ancien ne suit pas les mêmes logiques que celle d'un faubourg ou d'une périphérie.
Pour les entreprises soumises à la CSRD, la description des effets des projets sur la biodiversité et l'utilisation des sols relève, lorsque ce thème est jugé matériel, de la norme ESRS E4.